La cellule / The cell

(English below)

Nous découvrîmes la solitude en même temps que la cohabitation. Pour nous protéger de ce paradoxe, nous fermâmes nos portes et confinâmes nos corps à l’intérieur de nos appartements devenus cellules. Notre salut dépendait de ce qu’elles ne soient pas carcérales mais biologiques, une multitude d’unités vivantes et circonscrites qui s’aggloméraient en une communauté organique réagissant à ce nouvel intrus.

Ce corps lui-même devint cellule, interdit d’étendre sa spatialité dans le contact avec le monde sous peine d’héberger le virus. L’isolement fut la conséquence d’un organisme qui voulait venir vivre en nous, partager cette chair qui nous définit autant qu’elle nous circonscrit. Nous qui cherchions habituellement le contact, la paume de l’humain sur la peau, les poils de l’animal entre les doigts, le réconfort du duvet qui nous enveloppe, nous nous mîmes à nous méfier de l’air que nous soupçonnions de véhiculer ces envahisseurs invisibles. Nous nous asseyions à nos balcons, à nos fenêtres, échangeant des regards lourds à nos voisins qui répliquaient nos pensées de leur compartiment. Ainsi, tel était le prix de ces choses si essentielles : la respiration, le toucher, le baiser, n’étaient que des portes entrouvertes sur un monde que nous accusions de nous délaisser et qui vint alors à notre rencontre sous une forme qui nous rappelât ce que nous nous étions efforcés d’oublier. Le temps de ce corps qui nous enclot autant qu’il nous permet de nous répandre est limité.

Cette durée est soumise à des facteurs si complexes qu’elle se ramène à l’aléatoire. Qu’est-ce que le hasard pour une société qui tire la vérité de la science, qui conçoit les liens à l’aune de la causalité, qui pose comme axiome le déterminisme, jusqu’à l’ériger au sein de son système économique et social ? Un affront. Un affront à cette science qui devait tout prédire, à cette technologie qui devait tout résoudre, à ce système qui devait tous nous élever. Face à cette incongruité qui ne rentrait pas dans le cadre de notre méritocratie, nous nous interrogions. Nous nous doutions que cette productivité effrénée ne pouvait durer, que ces soignants dévoués n’étaient pas justement valorisés. Nous apprîmes que la planète pouvait répliquer à nos assauts par l’intermédiaire de petites créatures ailées, que certains d’entre nous savaient que la maladie frappe au hasard de probabilités qui augmentent avec l’âge, que les scientifiques connaissaient l’indétermination qui découle des systèmes trop complexes pour être modélisés. Ainsi, tout n’était que modèle, il n’y avait nulle loi, et chaque loi qui était écrite n’était qu’une tentative de fixer un modèle limité pour le besoin de nos pensées qui ne supportaient que la linéarité de la prédictivité. Et de cette science émergea le rappel que tout ceci était aussi temporaire qu’imprécis, que l’absurdité d’un virus pouvait émerger aux marges de cette mécanique à laquelle nous nous étions habitués pour nous montrer que tel était le danger : l’habitude d’un statu quo dans une cellule isolée oubliant le système dont elle fait partie et dont la dynamique revient nous heurter de plein fouet.


We discovered loneliness as well as cohabitation. To protect ourselves from this paradox, we closed our doors and confined our bodies inside our apartments turned into cells. Our salvation depended on them not being of prisons but biological ones; a multitude of living, circumscribed units that clustered into an organic community reacting to this new intruder.

The body itself became a cell, forbidden to extend its spatiality in contact with the world from the threat of harboring the virus. Isolation was the consequence of an organism that wanted to come and live in us, to share this flesh that defines us as much as it circumscribes us. We who usually sought contact with each others, the human palm on the skin, the animal hair between the fingers, the comfort of the blanket that envelops us, we began to be wary of the air we suspected to carry those invisible invaders. We sat on our balconies, at our windows, exchanging heavy glances with our neighbors who replicated our thoughts from their compartment. And so, such was the price of those things that were so essential: breathing, touching, kissing, were only open doors to a world that we accused of neglecting us and then came to meet us in a form that reminded us of what we had tried to forget. The time of this body that encloses us as much as it allows us to spread is limited.

This duration is subject to factors so complex that it becomes random. What is chance for a society that derives truth from science, that conceives links from causality causality, that sets determinism as an axiom, to the point of erecting it within its economic and social system? An affront. An affront to this science that was supposed to predict everything, to this technology that was supposed to solve everything, to this system that was supposed to uplift us all. In the face of this incongruity that did not fit into the framework of our meritocracy, we wondered. We suspected that this unbridled productivity was unsustainable, that these dedicated caregivers were not valued fairly. We learned that the planet could respond to our onslaught with small winged creatures, that some of us knew that disease strikes at random with probabilities that increase with age, that scientists knew the indeterminacy that emerges in systems too complex to model. Thus, everything was only a model, there was no law, and every law that was written was only an attempt to set a limited model for the need of our thoughts that could only support the linearity of predictivity. And from this science emerged the reminder that all this was as temporary as it was imprecise, that the absurdity of a virus could emerge at the margins of this mechanics that we had become accustomed to, to show us that such was the danger: the habit of a status quo in an isolated cell forgetting the system of which it is a part and whose dynamics come back to hit us head on.

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